Tu as eu cette phrase sidérante. Tu as osé dire que je l'avais oublié. Tu as prononcé une toute petite phrase. Tu m'as accusé de vivre comme si de rien n'était. C'était un reproche. C'était le pire des reproches que tu pouvais me faire. J'ai compris que personne, pas même toi, papa, ne pouvais savoir comment je me débrouillais avec l'absence. Je pensais que tu savais, que nous pouvions nous dispenser des mots. C'est vrai, je t'en demande peut-être beaucoup. Je voudrais que tu devines. Et je brouille toutes les pistes. Ce n'est plus marqué sur mon front. Je ne parles plus de lui. Je ne me plains jamais. J'ai même parfois l'air gai, je te l'accorde. Je joue le jeu. Je sais que le temps réglementaire est écoulé. Ce sont des signes que l'on peçoit, émis par vous tous en toute innocence. Je ne veux pas contrarier le cours immuable des choses. Pour une angine, c'est huit jours, dix pour une grippe et deux années grosso modo pour la perte de l'homme aimé. Sinon c'est l'anarchie. Donc, en bonne républicaine, je donne à voir un autre visage. Je propose une version rassurante de moi-même, qui chasse le modèle précédent, étriqué, délavé, dévasté. Je ne serai plus un souci, une source potentielle d'ennuis. Je te ficherai la paix, papa, n'aie plus peur de moi. Mais ce nouveau visage ne convient pas. Ne te convient pas, semble-t-il. On pourrait croire, comme tu me l'as dit, que j'ai tracé un trait sur mon histoire. Tu m'accuses d'avoir oublié, et donc d'avoir trahi. Rien ne convient, je le sais. Ni demeurer dans la mélancolie, ni tracer une voie nouvelle. Je dois inventer une place qui n'existe pas, celle du mort. Je dois le garder tout contre moi sans qu'il se voie. Ni trop présent ni trop absent. Je dois faire un tour de force, résoudre un problème sans solution. Je dois continuer de dissimuler, doser, déformer. J'ai des doigts de fée. J'ai tous les pouvoirs. Je peux te laminer, papa. Brouiller ton ciel. Je peux au contraire te rassurer, faire démonstration de la force de vie qui reprend. N'est-ce pas fabuleux, cette étonnante puissance vitale ? Je peux te faire croire ce que tu veux croire. Tu n'es pas mesquin, tu dis que tu préfères me voir guillerette plutôt qu'effondrée dans ma chambre. Et de guérison, chacun, et toi le premier, répète qu'il n'en existe pas. Alors je peux le dire ici, puisque tu m'y obliges, je peux le dire que je me fiche de tout désormais. Si c'est ce que tu veux entendre, pourquoi te ménager, pourquoi faire tout ce cinéma ? Supporterais-tu de me voir arriver chez toi en traînant les pieds, sans projet, sans sujet de conversation, sans sourire ? Bien sûr que non, tu ne supporterais pas, tu me dirais ma fille, il faut réagir, il faut te ressaisir, regarder le monde autour de toi. Tu me secouerais. Et tu aurais raison. Je me suis secouée toute seule. J'ai voulu assurer, encore une fois, être celle qui réussit tout. J'ai eu peur d'être consolée. [...] Je ne savais pas qu'on pouvait vivre, travailler, plaisanter et être malade de douleur. J'ignorais qu'on pouvait à la fois être détruit et concentré sur son travail, effondré et souriant, triste et disponible, nostalgique et amoureux. Et toi non plus, je pense que tu n'en as pas idée. C'est facile de jeter cette phrase, de dire que je l'ai oublié. C'est facile de se contenter de ce que l'on voit. Il continue de bouger, papa, comme un coeur qui bat. Il est là, imprévisible, mais toujours en mouvement. Docile ou fulgurant. Assoupi ou insolent. Il m'habite désormais, sans me faire sombrer. [ L'amour est très surestimé - Brigitte Giraud ]