les gestes sont les mêmes. et les mots, me disais-je. les mots d'amour sont les mêmes, avec ou sans l'amour. car je l'entendais répéter à une autre les paroles qu'il m'avait dites peu avant, les mêmes : " je pense à toi tout le temps, tu sais, je penserai à toi cette nuit dans mes rêves." Voilà la nouvelle mode,ironisais-je malgré moi, transie de froid : la pensée amoureuse. c'est fini " je t'aime ", ça n'a plus cours, bientôt c'est une phrase qui va disparaître, ou qui survivra mais datée, avec son petit côté désuet dont on pourra jouer, et qu'on pourra relancer périodiquement, remettre au gout du jour, un peu comme " épatant " ou " ça boume ". ce que j'ai pu détester ce verbe, au début : penser, lâche substitut d'aimer, partout je n'entendais plus que lui. je me souvenais que, le premier soir, il avait dit : je t'aime, plusieurs fois, je t'aime, la première fois et plus jamais ensuite : je pense à toi, j'ai pensé à toi, je penserai à toi. il est vrai que c'est plus simple à conjuguer sans drame à tous les temps, tandis qu'aimer, à part le présent... Quel désastre, ce mot, au début, une vraie torpille, un de ces mots fourre-tout pour ne rien dire qui vaille : je pense à toi, comme au bas des cartes postales, je detestais, est-ce qu'on pense à moi comme on pense à acheter du pain ? mais aussi, après tout, est-ce qu'on m'aime comme on aime les fraises ? Alors, au fil des mois, j'ai accepté cette pensée de lui à moi, ce pansement qu'il mettait sur l'absence, ce soin qu'il prenait ainsi de moi, même de loin, après tout c'était peut-être ça, l'amour : avoir toujours en soi le soin de l'autre ? c'était peut-être mieux, au fond, penser au lieu d'aimer, plus juste : ne jamais employer de mots "plus grands que les choses".
[ L'Amour, roman de Camille Laurens ]