je ne crois pas qu'il y ait grand chose à en tirer. après tout, c'est juste l'histoire d'une illusion ! un homme qui ne m'a pas aimée. j'aimerai bien, pourtant : ne plus être penchée sur mon passé. de toute façon je ne peux plus raconter d'histoires, je vous le dis tout net, je sais trop où elles mènent, quand on les raconte c'est qu'elles sont finies, on essaie de faire une parole vivante d'une histoire morte, inutile de se le cacher, non, inutile de vous raconter des histoires : je ne peux plus me raconter d'histoires. il incarne à lui seul toute l'impuissance dont je parle, l'âme d'un homme tout enlacée à la mienne et pourtant seule, éloignée, séparée, l'âme d'un homme on ne peut plus seul, éloigné, séparé de tout et de moi. depuis je n'écris plus parce que ça ne sert à rien. ecrire ne ramène pas l'amour, ni l'âme. ecrire ne crée rien non plus, ni l'animation des corps ni leur aimantation animale. ecrire ne mène à rien. il ne sert à rien de dire une douleur. ça ne sert à rien : c'est peut-être pour ça que j'y arrive pas, c'est peut-être seulement cette histoire là que je ne peux pas raconter, parce que c'est une histoire d'impuissance, justement. je n'y arrive pas parce que je sais ce qui va arriver, je n'arrive à rien parce que j'en vois le bout, justement, c'est le contraire : j'arrive à rien. je sais très bien où je vais et je m'y refuse. non je n'arrive pas à raconter cette histoire, je n'y arrive pas parce que je ne veux pas y arriver, je ne veux pas que ça arrive, comment j'en suis arrivée là, c'est irracontable. mais si je ne raconte plus d'histoires, alors quoi ? je suis comme une enveloppe qu'on aurait envoyée sans adresse ni timbre. je n'ai ni destination, ni destinataire. je ne sais pas ce que je fais là, à quoi je pourrais bien me destiner. je me sens comme une chose posée dans un coin. je suis sans destin. il faudrait que je sorte de mon trou et peut-être les mots reviendraient, la confiance en eux pour dire l'inutile. depuis, j'essaie en vain : cet homme m'a laissée sans voix. il m'a lésée de tous les mots comme en un divorce inique. je vis sous la loi du silence. je n'arrive pas à tourner la page. je souffre de cette maladie, du mal à dire son malheur. suffirait-il que quelqu'un m'écoute ? cela cesse t-il d'être absurde quand ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd ? ♥ livre de, Camille Laurens - ni toi ni moi