j'ai remonté la rue en me redisant le nom qu'il m'avait donné, il me plaisait, son nom me plaisait, j'avais envie d'y retourner, de sentir ses yeux sur moi comme des mains. ça a commencé comme ça. voila le début de l'amour comment c'est, la peur que c'est. ensuite on l'oublie, il y a une ellipse, un blanc pareil au trou de mémoire. on oublie la naissance de l'amour, on oublie qu'on a eu froid, qu'on a eu mal, qu'on a eu peur, on ne veut pas le savoir. l'angoisse est pourtant le signe initial de l'amour, comme elle en signe aussi la fin, c'est même une chose étrange cette symétrie : l'amour commence comme il finira, il finit comme il a commencé, par cet effroi qui serre le coeur autour d'un vide, cet appel d'air entravé qui coupe le souffle comme un appel à l'aide, ce mouvement d'accordéon intime qui inspire et expire, chaud-froid, pompe affolé. Voila ce qui m'arrive, dans cette rue, cet événement heureux et malheureux : je viens au monde, je subit la naissance de l'amour. l'amour commence comme on vient au monde, c'est âpre, ça râpe et ça fait mal, l'air déchire et manque à la fois, on voudrait crier au secours, on est faible et nu, à découvert, on a peur, on est innocent : on naît la mort dans l'âme. on naît la mort dans l'âme parce qu'on sait tout, on doit bien le savoir, on n'aurait pas peur, sinon. ca c'est deja passé autrefois. on naît à l'amour en se souvenant du passé, même quand on a quinze ans et que c'est la première fois, ce n'est jamais la première fois : dans les battements du coeur en alerte, on n'est pas de la dernière averse, on sait comment il vient, on se souvient de ce qu'il devient, on connaît l'avenir aussi. tomber amoureux, c'est naître en se souvenant d'être né, aucune naissance n'est naïve, c'est vieux comme le monde. quelque chose se rejoue, qui fait trembler, on a déjà marché dans cette jungle, aux aguets, menacé, mais quand, mais où, la peur ne dit pas tout, la peur a ses secrets. on enrage, on s'émeut, on perd courage : on n'a pas demandé à naître.
♥ livre de, Camille Laurens - ni toi ni moi



